Tous·tes sous l’œil de Big Brother : quelle marge de manœuvre pour le citoyen ?

Écrit le 17 septembre 2019
Urbanisme Surveillance Désobéissance Civile

John Major, alors premier ministre du Royaume-Uni, énonçait en 1994 au sujet du des caméras de surveillance : « Je me doute qu’il y aura des protestations au motif d’une menace contre les libertés civiles. Eh bien, je n’ai aucune sympathie contre les soi-disant libertés de ce type. » Depuis lors, le développement de la vidéosurveillance a explosé : le Royaume-Uni compte désormais une caméra pour 11 habitant. La vidéo surveillance a pris son essor en Belgique dans les années 2000. Mais où en est-on ? Qu’en est-il de l’efficacité de ce mécanisme ? Quels outils utilisent les citoyens en terme de contestation ?

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L’état de la vidéosurveillance à Bruxelles

La vidéosurveillance prend place à Bruxelles dans les années 1990. Mais c’est en 2003 qu’elle prend son essor au travers d’un budget proposé par le gouvernement pour aider les communes à la mise en place d’un dispositif de vidéosurveillance. Depuis lors, ce dispositif continue de se développer.

Le travail de Pauline De Keersmaecker et Corentin Debailleul (2016) étudie la répartition géographique des caméras publiques à Bruxelles. Au niveau de l’objet du travail, la corrélation principale trouvée avec la distribution spatiale de la vidéosurveillance est liée à la disparité des revenus. Ainsi, un quartier avec un plus haut pourcentage de population africaine ou un taux de chômage élevé aura plus de caméras de surveillance, alors qu’un quartier avec plus de personnes âgées ou un revenu moyen par habitant plus élevé en aura moins.

Une observation assez perturbante est, bien que la mise en place de caméras de surveillance doit être rendue publique au travers de la Commission de la protection de la vie privée, les auteurs ont recensé à Bruxelles deux fois plus de caméras que le nombre présent dans le registre. Les autorités publiques qui installent les caméras ne prendraient donc pas le temps de déclarer ces systèmes conformément à la loi.

Mais quelle est l’utilité réelle de la vidéosurveillance ? Vendue comme mécanisme d’amélioration de la sécurité pour les habitants, est-elle vraiment efficace à ce niveau ?

L’(in)efficacité de la vidéosurveillance

L’objectif principal de la surveillance est de faire de la prévention. Plus particulièrement, c’est une forme de prévention situationnelle. Ce genre de pratique, définie par De Keersmaecker et Debailleul comme visant « à mettre en œuvre des politiques d’aménagement permettant de rendre la ville plus sûre, à la fois en décourageant les comportements criminels et en renforçant l’appropriation et la responsabilisation des habitants vis-à-vis de leur milieu de vie. Cette pratique assez large et répandue comprend d’autres aspects que la vidéosurveillance. Des exemples de mécanismes de prévention situationnelle sont l’installation de bancs fragmentés dans la ville afin d’éviter que des sans-abris puissent dormir dessus, ou l’utilisation de néons bleus comme éclairage afin d’éviter que les toxicomanes trouvent leur veine pour se piquer. Le but affiché de la vidéosurveillance est donc de réduire les crimes dans les espaces publics.

L’efficacité de la vidéosurveillance laisse cependant fortement à désirer. L’utilité des caméras est passée d’outil de prévention de crimes à un outil servant aux enquêtes après qu’un crime soit commis, comme le démontrent de nombreuses études empiriques. De Keersmaecker et Debailleul rappellent d’ailleurs que « L’argument de la lutte contre la criminalité est en effet injustifié, puisque le constat qui ressort des études est celui d’une incidence limitée sur les nuisances et d’un déplacement spatial des délits, plutôt que d’une baisse de la criminalité ».

Aussi, il est particulièrement difficile de mesurer l’efficacité des caméras de surveillance comme l’identifie Noé Le Blanc : il y a une contradiction entre d’un côté la présence d’un nombre accru de caméras qui devrait augmenter le nombre de crimes et délits enregistrés, et d’un autre côté le fait que la présence de caméras devrait diminuer le nombre de crimes et délits enregistrés par un effet de dissuasion. Ainsi donc, l’efficacité de la vidéosurveillance n’est pas quantifiable : une hausse de la délinquance peut être utilisée comme critère d’efficacité (meilleure détection), tout comme une baisse de la délinquance (meilleure dissuasion).

Cependant l’attrait de chiffrer cette efficacité reste naturel. C’est ainsi que l’on peut voir de rapides approximations lorsque le sujet de la vidéosurveillance est abordé. Par exemple, un des slogans du collectif anglais No-CCTV qui lutte contre la surveillance en Angleterre est : « Les caméras de surveillance réduisent le crime de 5%. Un bon éclairage dans la rue le réduit de 20% ». Plus parlant que certains de leurs autres slogans (« Les caméras de surveillance, le meilleur outil de prévention du crime depuis le fromage »), et au-delà des considérations numériques, ce slogan met le doigt sur une réelle problématique : pourquoi continuer à financer un mécanisme coûteux de vidéosurveillance qui ne produit pas les effets escomptés, alors que d’autres moyens pour lesquels il est démontré qu’ils réduisent la délinquance peuvent être mis en place. C’est effectivement le cas de l’éclairage de nuit.

À quoi servent alors les caméras ?

Si la vidéosurveillance n’est pas utile en termes de prévention de crime, pourquoi a-t-elle tant de succès ? Quelles autres utilisations sont faites de la vidéosurveillance ?

De Keersmaecker et Debailleul estiment que les caméras constituent avant tout un outil politique permettant aux décideurs de faire quelque chose pour traiter la question de l’insécurité, même si ce n’est que de la poudre aux yeux. Pour Laurent Mucchielli, sociologue spécialisé dans la délinquance et des politiques de sécurité, et auteur du livre Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance, il y a trois usages principaux de la vidéosurveillance : 1. C’est un outil pour le politique qui lui permet de se faire élire en proposant une amélioration de la sécurité 2. Cela fait tourner le commerce, car la vidéosurveillance est une des nouvelles technologies qui travaille bien son marketing 3. Cela apaise le sentiment d’insécurité des populations (malgré une efficacité qui laisse à désirer) 4. Cela a une utilité en termes d’enregistrements qui peuvent être utilisés par après dans des enquêtes. Les statistiques indiquent que les images collectées sont utiles dans 1% à 3% des enquêtes, ce qui reste très minime.

Il semble donc que le rapport coût-avantage n’est pas celui attendu : ce mécanisme très coûteux a une efficacité extrêmement faible. D’autres politiques, moins onéreuses, pourraient être plus efficaces (plus de personnel, des meilleurs moyens pour les services publics). Au final, la vidéosurveillance est loin d’atteindre ses objectifs initiaux et on se retrouve avec des usages réels détournés, tels que la vidéoverbalisation qui est utilisée pour verbaliser les infractions routières, et principalement pour l’amélioration du sentiment de sécurité dans certains quartiers.

Les leviers citoyens : quelle lutte contre Big Brother ?

Ces constats semblent être suffisants pour qu’une large partie des personnes sensibilisées à la question de la vidéosurveillance s’y opposent. Notons que nous n’avons pas abordé la question épineuse du respect de la vie privée. Les actions citoyennes de lutte contre la vidéosurveillance sont nombreuses et variées, et opèrent à différents niveaux, allant de campagnes de sensibilisation à des actions de désobéissance civile moins légales.

Tout d’abord, il existe des campagnes citoyennes de recensement de caméras dans les grandes villes. C’est ce que fait le site sous-surveillance.net, qui reprend la position des caméras de surveillance dans de nombreuses villes. Le fonctionnement du site est tel qu’il est facile de créer un nouveau collectif pour une ville, ainsi que d’ajouter l’emplacement de nouvelles caméras. Ce fonctionnement simple a permis la prolifération des collectifs, qui se retrouvent dans une soixantaine de villes à travers le globe, de Montréal à Moscou en passant par Bruxelles.

Le collectif britannique « No-CCTV » opte quant à lui pour une lutte plus classique : il recense un ensemble de campagnes qui ont lieu sur le territoire anglais, pousse les gens à écrire à un membre du parlement ou à la presse afin de parler du problème de la vidéosurveillance, et à participer aux conseils locaux où sont pris les décisions de l’installation de caméra de surveillance. Toujours en Angleterre, notons la campagne « Face Off » du collectif Big Brother Watch, qui entame des procédures en justice contre l’utilisation de la reconnaissance faciale par les services d’ordre anglais. On a donc ici une approche plus politique de la lutte.

Finalement, une dernière approche, non-légale quant à elle, est la mise hors service des caméras. Il est assez facile, au travers d’une recherche sur internet, de trouver des instructions sur les diverses méthodes pour rendre une caméra hors de fonction, en passant par des méthodes douces comme recouvrir la caméra d’un sac plastique à des méthodes plus dures comme la destruction pure et simple via l’envoi de briques. Ce type d’action directe a par exemple été mis en pratique à Berlin en 2012-2013 par le collectif Camover, qui se qualifie lui-même de « gens sans travail - nous sommes les voleur à l’étalage, les sprayeurs de graffitis, les sans-abris et les squatters ». L’idée par Camover était la suivante : organiser un jeu massif dans la ville, où les participants se filment en train de détruire des caméras. Chaque équipe récolte des points en fonction du nombre de caméras détruites et de la créativité utilisée pour les détruire. Une méthode de lutte assez extrême, mais qui a fait parler de la problématique, et qui s’est propagée dans d’autres villes telles qu’à Bruxelles.

Comme nous l’avons vu, le mécanisme de vidéosurveillance rate ses objectifs en termes d’amélioration de sécurité. Il existe des méthodes variées de lutte contre ce mécanisme, en passant de moyens légaux comme le recensement des caméras et la pression sur le monde politique, aux moyens hors de la légalité comme l’organisation d’actions de destruction de ces caméras.

Pour aller plus loin

Cet article est écrit dans le cadre de l’Equal Day 2019, qui porte sur le thème « Droit et|ou Désobéissance Civile » et aura lieu le 17 Octobre 2019 à Flagey.

Quentin est chercheur en informatique et en tant que citoyen bruxellois s'intéresse aux questions d'urbanisme et de mobilité.