Tropisme sous les tropiques : et nos vacances dans tout cela ?

Écrit le 28 mai 2020
Démocratie Environnement Vacances Coronavirus

Le président de l’organisation patronale flamande Voka proposait ce 26 mai de ne pas prendre de congés pendant les vacances d’été : « Si le virus faiblit et que l’économie respire à nouveau, nous n’allons quand même pas massivement prendre congé cet été et à nouveau tout mettre à l’arrêt ». Et pourtant, au-delà de sa fonction de loisir ou de break dans notre quotidien, les vacances possèdent bien d’autres vertus sociales que celles du doux confort ou d’un épicurisme débridé. Elles agissent aussi comme un décloisonnement partiel des classes sociales et de ses habitus. Si le fait même de partir en vacances demeure un fort stigmate d’inégalité et d’angoisse, sa fonction d’émancipation ne doit donc pas être occultée, bien au contraire.

Pour aller plus loin sur l’amplification des inégalités en temps de COVID-19, Cit’Light a traité le sujet dans différents articles, tels que « Cristallisation de la prostitution à l’ère du COVID-19 », « Tous (in)égaux face au télétravail ? », et « Enseignement à domicile : logiques, limites, perspectives » .

Habitus et vacances

Il existe une forte corrélation entre niveau du revenu des ménages et les départs en vacance ainsi que leur fréquence. En effet, 80% des cadres supérieurs partent en vacances chaque année, avec une fréquence de départs élevée (plusieurs départs par an), tandis que les ouvriers moins souvent (longs séjours de plusieurs semaines à un endroit récurrent). À la lapidaire question, « pour quelles raisons ne partez-vous pas en vacances ? », la premières raison évoquée est d’ordre financière, bien devant d’autres facteurs comme la famille, la santé, ou le travail. Les inégalités économiques ont donc un fort impact sur nos habitudes vacancières. Ces logiques se retrouvent cristalisées durant les périodes d’après-crise, où les inégalités se creusent d’autant plus, tel que cela a été observé par l’observatoire des inégalités français après la crise de 2008 ou plus récémment pour 2020. En effet, la théorie de la distinction de Pierre Bourdieu va inscrire la sociologie des loisirs dans une formulation ambitieuse de la sociologie des classes sociales, qui souligne l’importance de la dimension symbolique des rapports sociaux. Dans ce sens, la culture, mais aussi les loisirs et tous les éléments constitutifs des styles de vie s’inscrivent dans des rapports de « domination symbolique »¹. Même si la généralisation de l’enseignement secondaire, et l’accessibilité accrue à l’enseignement supérieur semble quelque peu inverser la tendance, les habitus vacanciers demeurent un fort indicateur d’inégalité entre les différentes classes sociales.

L'espace social de Bourdieu.

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Loisirs et socialisation

Nous l’avons annoncé dans l’introduction de cet article, les vacances et voyages n’ont pas qu’une fonction de loisir. Comme le souligne Bertrand Réaud, « la fonction des loisirs en vacances ne se résume pas à un simple relâchement des tensions du travail ou à un moment de récupération et de reconstitution de la force de travail. […] Les loisirs participent également d’une nouvelle mise sous tension des individus, nécessaire à l’équilibre mental de chacun dans le cadre des sociétés modernes marquées par un fort autocontrôle des émotions. »

Ainsi, ces périodes de repos jouent un rôle majeur dans la socialisation des individus : l’enquête de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale intitulée « Les budgets de référence : une méthode d’évaluation des besoins pour une participation effective à la vie sociale » analyse les besoins de la population pour se sentir intégrée dans la société : les vacances en sont une variable lourde, au même titre que l’hygiène ou l’accès au numérique.

La même étude souligne également le fort aspect de démarcation que ces dernières possèdent au sein de la population : « Entre deux personnes qui ont le même niveau de vie, le même âge, le même sexe, qui vivent dans une commune de même taille, celle qui part en vacances se sent plus aisée que celle qui ne part pas ». À toute chose égale, les inégalités perçues seront donc d’autant plus importantes que la condition socio-économique objective des individus. Ainsi, le phénomène d’exclusion et de stigmate social est également renforcé, comme l’anedocte véridique d’une famille qui, pour ne pas être dépréciée par son voisinage, a décidé de se cacher une semaine dans son garage afin de faire croire à un séjour à l’étranger. Le phénomène a pris une telle ampleur qu’aux États-unis celui-ci a désormais son propre mot valise, la fakecation, contraction de fake (faux) et vacation (vacances).

Quel modèle alternatif pour nos vacances?

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Il existe tout d’abord différentes solutions que nous qualifierons de « pratiques » pour s’organiser des vacances à moindre coût, telles que :

Cependant, si ces solutions semblent une réelle fenêtre d’ouverture, elle ne sont clairement pas à la porté de tout le monde. En effet, la majorité des citoyens ne considère pas le volontariat dans une ferme comme « vacances » ou n’a pas la possibilité, le temps, ou la volonté de mettre en place un projet et de le défendre pour obtenir une bourse. Ce logiques permettant de rogner le coût de ses vacances, demeurent dans le champ d’un public possédant un capital social et culturel conséquent, favorisant les dominés de la classe supérieure, pauvre économiquement, mais possédant majoritairement une éducation élevée. De plus ces nouvelles manières de voyager soulèvent de nombreuses autres interrogations. Comme le souligne l’étude « La mixité sociale en prise avec la réalité Airbnb » de la fondation Jean Jaurès, si le peer to peer permet de voyager à moindre coût, il amplifie aussi d’autres phénomènes sociaux comme la gentrification des centres villes, par la mise en concurrence des touristes avec les populations précaires vivant sur place à l’année comme les étudiants ou les ménages à faibles revenus. Ces vacances 2.0 ouvrent poussent à d’autres dérives comme le dévoiement du woofing en esclavage moderne à peine dissimulé, bien loin de la promesse de travail utile, social, ou encore biologique. Les témoignages dénonçant les dérives de ces voyages 2.0 sont malheureusement légion:

« Ma première expérience en tant que wwoofeur s’est avérée être la pire. Je comptais rester environ deux semaines près de Rotorua, mais mon hôtesse était très condescendante envers « ces jeunes qui ne savent rien faire » (Julianne, hôte, 2013). Ma mission consistait, avec l’aide de deux autres volontaires allemands, Till et Armin, à l’entretien d’un jardin potager bio. Au final, comme notre hôtesse venait de recevoir une livraison d’objets d’artisanat pour sa galerie, nous avons rempli durant deux jours une tâche qui n’avait rien à voir avec le contrat ni l’esprit du Wwoofing. Un jour de congé nous a été accordé le dimanche en guise de reconnaissance mais il a fallu ce jour-là nettoyer l’entrepôt de sa galerie. À l’évidence, notre hôtesse nous considérait comme de la main-d’œuvre gratuite et corvéable selon ses besoins, si bien que j’ai choisi de partir. »

Ces quelques exemples, tendent à limiter le caractère émancipateur de ces nouvelles manières de voyager qui semblent avoir été en partie détournées de leurs nobles objectifs initiaux. Phagocytés par les logiques de la start-up nation, le peer to peer n’est pas à l’abris des logiques capitalistes. De surcroît, ces voyages demeurent bien souvent inaccessibles aux publics les plus fragiles, aspirant surtout à des vacances en famille, ou la tribu peut se retrouver le temps de quelques semaines loin des tracas du quotidien. Enfin, les habitudes sociales de voyage se retrouvent, renforcées par ce que Bourdieu a nommé l’habitus clivé, c’est à dire la volonté pour les classes dominées de se conformer le temps de ces vacances, à l’imaginaire consumériste du mode de vie des classes dominantes. L’aliénation étant double, comme le disait déjà le marxiste Michel Clouscard à la suite de mai 68, désormais tout est permis, mais rien n’est possible.

Économie, éducation, émancipation

Alors quelle solutions demeurent pour sortir de la nasse, qui permettrait à tout un chacun de pouvoir profiter de l’aspect bénéfique des vacances sans se soucier de la problématique pécuniaire ? Sandra Hoibian, directrice du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de la vie propose trois pistes. Tout d’abord, il existe des aides financières au départ en vacances, allouées principalement aux classes moyennes, mais aussi les aides à l’organisation des vacances visant à la mise en place d’un projet de vacances, qui peut avoir un impact important sur le budget alloué aux vacances (Internet ne manque pas d’offre peu fiables par exemple), et enfin, l’éducation aux vacances, qui part du postulat qu’une personne n’étant pas habituée à partir en vacances y sera plus réticente dans le futur.

Dans la pratique, l’accent sera clairement mis sur les aides financières que sur celles organisationnelles ou éducatives. Dans ce sens, certains gouvernements mettent en place certaines dispositions suite à la crise du COVID-19, même si de façon ponctuelle et parfois orientée. À titre d’exemple, le Japon et la Sicile payent une partie des vacances aux touristes dans le but de relancer l’économie touristique et la Pologne propose des « chèques-vacances » pour les travailleurs les moins payés. En ce qui concerne la Belgique, le Réseau Wallon de la Lutte contre la Pauvreté a lancé une campagne pour une allocation mensuelle pour les familles ne sachant pas faire face aux dépenses imprévues.

Penser social, voyager local

Conjoncturellement, la période de vacances qui arrive poussera au tourisme de proximité, local ou national. Le mouvement de « de vacances à domicile », ou « staycation » s’inscrit dans cette idée : suite à la crise de 2008, de nombreux ménages américains ont décidé de ne pas organiser de vacances à l’étranger, mais plutôt de rester proche de chez soi pour les vacances, sans reproduire le quotidien habituel. C’est ainsi l’occasion de soutenir l’économie locale, de visiter des musées et sites culturels locaux, tout en réduisant les dépenses, la fatigue liée aux préparatifs ainsi que les temps du trajet.

La tendance pour le court terme sera au tourisme de proximité au vu de la situation actuelle, mais il est probable que cela perdure dans le long terme. En effet, en 2020 il est considéré comme normal de souhaiter diminuer son empreinte écologique et de soutenir l’économie locale. Alors que le secteur du tourisme de masse est longuement critiqué pour son impact écologique, dont l’irruption de termes comme le « flight shaming » en est l’une des représentations manifestes. Il y a là avant tout une énorme opportunité à saisir à long terme pour favoriser le tourisme local.

Cette crise pourrait aussi être une bonne occasion, pour redéployer certains types de voyages tombés quelque peu en désuétude comme les colonies de vacances ou le tourisme social. Autrefois populaire, les offres de colonies sont en forte diminution, alors qu’elles « constituent un outil pour l’épanouissement des enfants, d’intégration sociale, voire d’ascension sociale ». Le tourisme social quant à lui et soutenu par certains acteurs du secteur touristique, comme Floréal au travers de « centres de vacances solidaires », qui viennent en aide aux personnes défavorisées pour l’organisation de leur vacances et leurs mettent à disposition une destination de voyage à moindre prix. L’enjeux de la promotion, et du maintien de ce type de vacances est primordial pour permettre la socialisation et la mixité sociale des activités de loisir, même si c’est de nouveau la tendance inverse qui semble observée avec la segmentation des publics selon le capital économique, avec un droit d’entrée faisant office de filtre social. Des solutions existent comme l’initiative lancée en 2017 par l’éxécutif francais du projet d’expérimentation « Colos nouvelle génération » qui souhaitait mettre en place un label permettant de faire la distinction entre ceux qui font de la mixité sociale et ceux qui n’en font pas.

Ainsi comme la racine grecque Tropo- qui signifie un changement, une modification, un retournement, cette crise est une bonne occasion pour faire de ces nouvelles contraintes une opportunité de réfléchir nos loisirs et infléchir nos pratiques pour les rendre plus sociales, écologiques, et responsables.

Pour aller plus loin


¹ Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Seuil, coll. Points, 1996, p. 21.

Article écrit par T.K. et Q.S.



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