Ensemble #6: Tous (in)égaux face au télétravail ?

Écrit le 16 avril 2020
Ensemble Précarité

« Les données de géolocalisation nous disent tout : rester chez soi durant le coronavirus est un luxe » titrait un article du New York Times. Non seulement les plus aisés sortent moins de chez eux, mais ils ont commencé à rester chez eux avant le reste de la population. Ces données sont d’autant plus appuyées dans les métropoles où les inégalités sont les plus fortes. Nous ne sommes pas tous égaux face au télétravail. Retour sur l’utilité du télétravail et les problématiques qui en découlent, et qui sont particulièrement mises en exergue durant la période actuelle.

Employés d'Amazon manifestant durant la pandémie de Coronavirus (Source)

Les bienfaits du télétravail

Le télétravail peut être sociologiquement vu comme un déplacement du lieu de travail vers le domicile, contrairement à l’intégration des travailleurs dans leur lieu du travail qui a eu durant la deuxième révolution industrielle . Projet technologique, il commence à se mettre en place avec la révolution numérique et la possibilité pour une partie de la population d’avoir accès à ses outils de travail chez soi, tout en restant joignable grâce à Internet. De nos jours, le télétravail est incontournable, particulièrement en période de confinement. Ainsi, certains emplois qui ne se prêtent pas particulièrement au télétravail, tels que l’enseignement ont dû se résigner à l’utiliser.

D’après une enquête européenne de 2015, le télétravail est bénéfique pour le bien être des travailleurs : 80% des pratiquants du télétravail estiment que cela a un impact bénéfique sur leur vie et leur santé. Cependant, on notera que cette même enquête contient déjà des pistes sur les personnes les plus concernées par le télétravail : il touche principalement les grandes entreprises, plus particulièrement dans le secteur financier et numérique. Ces secteurs, qui sont à la fois plus propices au télétravail et qui voient leur travailleurs mieux payés en général, vivent donc sans soucis majeur la crise actuelle, ayant déjà pu se préparer à travailler à distance.

Pas de télétravail pour certains ?

Les communications officielles sont on ne peut plus claires : les travailleurs des secteurs dits « essentiels » doivent continuer leur activité, et ne sont pas soumis aux réglementations par rapport au télétravail et à la distanciation sociale, là où les entreprises essentielles doivent pratiquer le télétravail ou à défaut satisfaire aux règles de distanciation sociale, et ont la possibilité de fermer avec diverses aides pécuniaires possibles.

Le besoin de cet exemption s’explique assez logiquement de par le fait qu’une grande partie des travailleurs essentiels ne puissent pas effectuer leur travail à distance, car leur lieu de travail est leur outil de travail : comment travailler dans le secteur de la grande distribution à distance par exemple ? Cette équation semble impossible à résoudre, excepté au travers de solutions technologiques douteuses, par exemple la robotisation du travail. Il semble donc que le secteur essentiel ne peut pas de manière générale travailler à distance. La question ici n’est donc pas de comment mettre en place le télétravail pour des secteurs essentiels, mais plutôt de comment contrebalancer ce non-accès à un avantage professionnel qui peut s’avérer vital aujourd’hui ?

Secteur essentiel, secteur précaire

Il existe peu de documentation liant le concept de secteur essentiel dans sa globalité à la précarité, mais c’est un phénomène frappant quand on considère le problème emploi par emploi : par exemple le secteur des soins manque cruellement de moyens avec de nombreux travailleurs en situation de précarité, et le travail en caisse est le symbole par exellence du travail précaire. De façon plus générale, l’économie de service dans laquelle nous vivons en Europe et particulièrement en Belgique, est une économie précarisée.

Cette précarité est exacerbée en période de pandémie. De nombreux témoignages des personnes concernées viennent illustrer ces faits.

« Quarantaine à deux vitesses : repos et loisirs pour les uns, précarité et risque sanitaire pour les autres. » (Anonyme)

« En vérité nous sommes juste résignés à attendre la maladie » (Une factrice)

« En première ligne, on a le service public et les soignants, mais aussi 700.000 salariés de la distribution alimentaire. Et c’est une dinguerie ce qu’il se passe. Les salariés vont bosser la boule au ventre. » (Laurent Degousée, de Sud Commerce)

Il est grand temps de prendre ces différents aspects en compte dans la notion de pénébilité au travail. La crise actuelle n’est que révélatrice de problèmes plus fondamentaux. Peut-être est-il temps de prendre du recul sur notre modèle économique.

Les inégalités touchent tout le monde

Les inégalitées deviennent difficiles à ignorer, car elles se voient renforcées durant cette pandémie. Cependant, les inégalités affectent aussi les classes les plus aisées, ce qui est peut être particulièrement visible au travers du coronavirus. Ne pas se préoccuper de la population la plus à risque aura pour effet de créer des groupes de personnes moins testées, dans lesquels la propagation du virus se fera de façon inconnue, et avec des conséquences prévisibles : plus de propagation à d’autres groupes de personnes, et plus de pression sur le système de soin, impactant la population entière. Personne n’est donc à négliger dans la réponse des autorité et de la population face à une pandémie.

Les actions à entreprendre

En attendant la fin du confinement, et au delà des actions individuelles telles que limiter la fréquence des visites en grande surface ou éviter les commandes en ligne pour ne pas surcharger les livreurs, il existe différentes actions citoeyennes qui visent à aider les travailleurs concernés, par exemple au travers de gardes d’enfants ou de courses, mais aussi les plus précarisés d’entre nous – qui le sont encore plus en ces temps de crise – par exemple au travers de l’opération Thermos qui propose aux citoyens de distribuer les surplus alimentaires aux sans abris.

Les statistiques le démontrent bien : les régions les plus touchées par le coronavirus sont les régions où les inégalités sont les plus grandes. Ces inégalités se voient creusées dans la période actuelle. Ces problèmes s’étendent au delà du travail en lui-même : là où il y a des aides mises en place pour rembourser les prêts hypothécaires pour les propriétaires, rien n’est mis en place pour les locataires. Même si nous pouvons espérer des appuis des institutions, une aide financière a posteriori ne résoudra pas les problèmes de fond. Il est grand temps de réfléchir tous ensemble aux problèmes de précarité et d’inégalité face au travail, problèmes que le coronavirus vient mettre au premier plan. C’est particulièrement le cas avec le télétravail, mais cette pandémie met en avant et amplifie quantité de problèmes de notre société. Citons à titre d’exemple la précarité du secteur de la culture et des séniors, ou encore la fracture numérique.

Pour aller plus loin

Article écrit par Quentin Stiévenart

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