L'économie de déservice : l'énorme impact écologique du numérique

Écrit le 10 Février 2020
Numérique Environnement Écologie

Dans la ruée vers l’or que représente la collecte de données personnelles, le milieu du numérique est souvent ignoré de la discussion écologique. C’est d’un coté compréhensible, vu la place que les technologies ont pris dans la vie de chacun. Plus besoin de réfléchir à la persistance des données, notre travail est à l’abri. Plus besoin d’avoir peur de ne pas pouvoir travailler efficacement sur un document, on peut s’y atteler en équipe. D’un autre côté, le foisonnement de services gratuits permettant une économie du cloud addictive mérite d’être questionné. On oublie, aveuglé peut-être par la facilité d’accès, par la surcouche d’abstraction numérique, ces immenses data-centers qui doivent être refroidis et maintenus. On oublie le trafic internet qui doit être soutenu, ces machines qui tournent en permanence, synchronisées comme des horloges atomiques. Ajoutez à cela le travail des constructeurs favorisant par conception le rachat plutôt que la réparation. De fait, malgré les quelques déclarations des acteurs du numérique, les impacts écologiques du secteur grandissent chaque années. Après l’ivresse du service gratuit, de la surexploitation des données et de la fascination du dernier-cri, il est temps de passer à un peu de sobriété.

Progrès ou innovation, la technologie à tout prix

Petit à petit, tout se numérise ; de l’éducation via des systèmes de podcasts vidéos¹, jusqu’à l’administration où tous les services s’automatisent, la machine est en marche. L’Union Européenne s’offre même une mesure de l’avancée de la numérisation via un index de développement (DESI), où la Belgique se place en 8e position². En effet, la numérisation de masse permet une certaine facilité d’utilisation et d’accès à un service pour une majorité de personne. Mais encore faut-il rester attentif. La vue du vocabulaire utilisé par les défenseurs du tout-numérique laisse transparaître une campagne de communication bien huilée : le mot « innovation » a systématiquement remplacé le mot « progrès », qui se voit presque forcé à la désuétude. Toujours plus de technologie, c’est toujours mieux. Au temps du réchauffement climatique, un design où l’utilisation d’une technologie se doit d’être réfléchi et rigoureusement justifié. Sans cette critique, on prend le risque d’être agressivement submergé de fausses bonnes idées dans une logique ultra-productiviste, quitte à être écologiquement contre-productif. Nous sommes maintenant dépendants du numérique, penser ces technologies dans un cadre durable est donc un enjeu majeur. Mais où en sommes nous ? Que représente Internet et ses services sur la consommation d’énergie mondiale et son impact climatique ? Finalement, que peut-on faire à notre échelle ?

L’empreinte gigantesque d’Internet

De nombreuses études ont déjà été faites sur l’empreinte écologique d’Internet³. Énorme problème scientifique, la simple lecture du pompage électrique global du réseau Internet est tout à fait insuffisant pour le décrire et encore plus pour parler stratégie écologique. Si une grande partie des services migrent vers le en-ligne, il est assez clair que la consommation électrique se verra multipliée. Pour raisonnablement évaluer l’empreinte du numérique, une méthode existe : l’analyse du cycle de vie d’une technologie. Il s’agit de l’évaluation des coûts de production, de la maintenance, jusqu’au recyclage (ou à la destruction) de ses composantes. Pour parler de durabilité, il faut donc évaluer tant les contributions du secteur sur le réchauffement climatique (par exemple l’indicateur normalisé préféré du GIEC, en « équivalent CO2 »), mais aussi l’épuisement des ressources abiotiques (non dépendante du vivant), l’impact sur la biodiversité, etc. Sans parler des coûts humains d’extraction de métaux rares absolument énormes, principalement dans des régions déjà fragilisées.

Dans son rapport « L’empreinte écologique du numérique mondial », l’équipe de GreenIT.fr dirigée par Frédéric Bordage dresse une hiérarchie des sources principales de pollution à l’aide de cinq indices. À savoir : énergie primaire consommée (PE), émission de gaz à effet de serre (GHG), consommation en eau bleue (WATER), masse totale du parc électronique (MASS) et production d’antimoine (ADP). Dépendant des indicateurs choisis, le secteur numérique représente réellement un « 7e continent » en terme de consommation pure de ressources ou d’émissions. Le numérique mondial représenterait entre 0,2 % et 4,5 % si, respectivement on considère la consommation d’eau bleue et la consommation énergétique primaire. Même si ces chiffres peuvent paraître faibles, ils représentent à eux seuls entre une et deux fois la France en terme de production et consommation peu importe l’indicateur, et plus de cinq fois le parc automobile français en masse.

En terme d’impacts du plus important au moins important, le rapport recense :

  1. Manufacture de l’équipement utilisateur (MASS, WATER, ADP) ;
  2. Consommation énergétique de l’équipement utilisateur (PE, GHG) ;
  3. Consommation énergétique du maintien du réseau (PE, GHG) ;
  4. Consommation énergétique des centres de données (PE, GHG) ;
  5. Manufacture de l’équipement de réseau (MASS, WATER, ADP) ;
  6. Manufacture de serveurs et matériel de réseau (MASS, WATER, ADP).

Les bons gestes à prendre

Comme décrit par GreenIT.fr, une utilisation durable et responsable du numérique est possible et est même parfois facile. La sobriété numérique est par principe une utilisation éco-responsable du numérique, en considérant les éléments qui ont le plus d’impact sur la consommation et l’empreinte mondiale. Comme vu précédemment, l’impact majeur du numérique se fait dans la production de nouveaux gadgets pour le public : le premier geste essentiel serait donc de favoriser la réparation des appareils abîmés ou cassés.

Le second plus gros impact, l’électricité consommée par les appareils individuels : même si il s’agit d’un conseil que l’on entend depuis des décennies, il est toujours bon de rappeler qu’il est préférable de complètement éteindre les appareils plutôt que les mettre en veille. Ceci étant fait, la puissance drainée par l’ordinateur et autres appareils connectés sont dépendant de la charge que l’on en demande. Passer au logiciel libre, et vers des systèmes moins demandeurs est bien un choix écologique ! En plus d’être gratuits, ils ne présentent pas de bloatware (logiciels non désirés inclus dans l’appareil à l’achat, ou logiciels incluant des ressources informatisées pour des fonctions inutiles), qui sont aussi discutables sur la vie privée. Finalement, peu de gens le savent, mais vider régulièrement sa boîte e-mail a également un effet non négligeable sur la consommation électrique et fait donc partie des gestes éco-responsables du numérique au quotidien. Comme toujours lorsque l’on parle d’écologie, le petit geste individuel est le bienvenu, mais tout à fait insignifiant comparé aux structures encourageant la surproduction. Que ce soit contre le bloatware ou l’accès à la réparation, seule la régulation peut efficacement jouer un rôle.

Les géants ne veulent pas de votre sobriété

Ces gestes sont plus faciles à mettre en place au quotidien qu’adopter le zéro déchet, ou d’évaluer l’empreinte écologique de tout ce que l’on mange, alors pourquoi est-ce que l’information du numérique responsable est-elle si rare ? Il s’agit d’un problème multiple, mais la principale raison est le pouvoir monopolistique des géants sur le « par défaut » : il est assez compréhensible au niveau purement managérial qu’un appareil Apple va encourager ses utilisateurs à employer des services Apple (lui-même, « gratuit »), et de même pour Android - par exemple - Google Drive et la suite de travail en ligne de Google. Contrairement au Hostile Design que l’on rencontre régulièrement en urbanisme (ce concept où une pièce du mobilier urbain est rendue désagréable à l’utilisation, un banc sur lequel on ne peut pas dormir par exemple, dispositif anti-sdf) on se trouve en contexte de Friendly Design. Paradoxalement, l’utilisateur est contraint à une meilleure expérience à ses dépens, du moins sans jamais lui donner réellement un choix. En plus de créer une interdépendance de services qui peut se montrer aliénante, l’utilisateur ne peut pas contrôler sa présence numérique et par la même occasion n’a pas de contrôle sur son utilisation du réseau.

Et si le problème, était une question de modèle ?

Les tendances d’ultra-centralisation et le comportement monopolistique des géants du web constituent un problème non seulement pour la vie privée, la protection des consommateurs, mais également pour l’écologie. Des alternatives logicielles et matérielles ultra optimisées et légères existent mais sont ensablées par le marketing des grosses entreprises. Les « low-tech », souvent plus efficaces, plus éprouvées et plus pratiques se voient beaucoup moins attrayantes. Cette structure de pouvoir décisionnel sur l’infrastructure d’Internet est pratiquement contraire à sa raison d’être initiale : un réseau résilient et libre. Le trafic sur le réseau (et donc la troisième source d’impact écologique) est complètement dominé par la publicité et le réseau e-mail saturé par le spam.

Théophile Magali, doctorant à l’Université de Paris, appelle lui à la sobriété publicitaire et une régulation plus dure sur les annonceurs qui selon lui, doivent également participer à l’effort collectif.

Maintenant que le numérique dirige nos vies, il est essentiel que les technologies ne soient plus un « truc de geek ». Bien entendu il ne faut pas que toute sa technicité soit maîtrisée par chaque individu, mais que les enjeux politiques (la stratégie de communication associée), les astuces de design, de vie privée, sécurité, d’impact environnemental… soient correctement enseignés. Le plan du gouvernement Wallon pour une bonne éducation du numérique est un début nécessaire, mais encore faut-il que les citoyens également acquièrent les bases pour pouvoir prendre de bonnes décisions.

Pour aller plus loin


¹ Éducation numérique, modèle d’enseignement

² Passez au digital, indice d’évolution numérique

³ GreenIT.fr. Rapports du GIEC. GAFA et énergie verte - GIEC

Equivalent CO2 – Indicateur GIEC

Theophile Magali : Sobriété publicitaire. La publicité numérique loin d’être écologique

L’école veut initier les jeunes aux dessous du numérique

Article écrit par Théo Lisart

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