Tour d'horizon. Quel modèle pour les logements solidaires : les kots à projet

Écrit le 25 Avril 2019
Urbanisme Logement Démocratie

« Kot-à-projets » : ce terme peut très bien vous sembler étrange et ne rien vous évoquer. Ou au contraire, vous rappeler de doux souvenirs étudiants d’une époque proche ou lointaine… Mais que signifie en réalité ce curieux mot composé ?

Un « kot-à-projet », ou Kap pour les initiés, est un logement étudiant (kot pour les belges, mot de racines flamandes et qui signifie « petit abri, niche, … »), composé de 8 à 12 membre-étudiants sur le même campus universitaire. Ces membres, en plus de partager un communautaire et des sanitaires, sont soudés autour d’un projet commun. Celui-ci peut être de différentes natures : social, artistique, sportif ou encore évènementiel. Il en existe près de 80 sur le campus de la ville universitaire de Louvain-la-Neuve, ce qui représente donc plus de 700 étudiants engagés. Les étudiants composant ces logements organisent de nombreuses activités qui forment le cœur de leur projet. Ces activités organisées par les Kap’s font de Louvain-la-Neuve une des villes étudiantes les plus riches et vivantes en termes d’évènements et d’animations en tout genre. Chaque étudiant mais également plus jeunes et moins jeunes trouveront leur compte dans les dizaines d’activités organisées toute l’année par ces kots-à-projet.

Même si Louvain-la-Neuve est la ville qui comporte le plus grand nombre de Kap’s (près de 80), ceux-ci sont également présents dans d’autres villes du pays comme Bruxelles (24) ou Namur (16). Nous concentrons cette analyse sur la ville de Louvain-la-Neuve car le fonctionnement de ces groupes d’étudiants est particulièrement intéressant dans cette ville unique en son genre.

Ces kots-à-projet ont en effet été mis en place par l’Université Catholique de Louvain quand elle a construit la ville de Louvain-la-Neuve dans les années 1970. Lorsque l’UCL est contrainte de créer un nouveau site pour ses étudiants francophones, elle bâtit des milliers de logements sur le plateau de Lauzelle. Parmi ceux-ci naissent les fameux kots-à-projet qui permettent aux étudiants de s’engager dans leur environnement complémentairement à leur cursus académique.

Il est intéressant de se pencher sur le fonctionnement de telles organisations, le profil des étudiants engagés et la nature de leur engagement pour dégager les avantages mais également les limites d’un tel modèle.

Un fonctionnement contrôlé et exigeant

La diversité de kot-à-projet empêche bien évidemment de faire un portrait exhaustif de ces organisations. Il est tout de même possible d’analyser leur fonctionnement car beaucoup d’éléments sont communs et se retrouvent dans la plupart des Kap’s. Ils sont donc composés de 8 à 12 étudiants logeant dans le même bâtiment, on les appelle « les internes » puisqu’ils y vivent toute l’année. D’autres étudiants intéressés mais souhaitant habiter ailleurs peuvent toutefois participer au projet sans vivre dans le bâtiment, ils sont quant à eux appelés « externes ». Ces étudiants se retrouvent en général tous les dimanche soir pour participer à une importante réunion où ils partagent leurs idées et mettent en place les différents projets et évènements pour ensuite en assurer le suivi et le bon fonctionnement. Les différents membres sont également désignés pour différents postes clés qui sont parfois très différents d’un projet à l’autre. On y retrouve cependant toujours un président qui assure la coordination du groupe et en est en quelque sorte le leader et le porte-parole. Le trésorier a également un rôle très important car il assure la tenue des comptes et le suivi des finances nécessaires au projet. Il existe également un responsable « reconduction » qui assure la tenue d’un dossier primordial à remettre chaque année à l’UCL et à l’ASBL Organe, le collectif étudiant représentant les Kap’s face aux autorités extérieures. C’est sur base de ce dossier qui contient la description détaillée des comptes et activités faites par le Kap que les organes décisionnels font le choix ou non de reconduire, c’est-à-dire de maintenir et financer pour une année suivante ledit projet. Le jury est composé de responsables de l’université tels que le service des logements qui met à disposition les bâtiments, l’AGL, le service d’aide aux étudiants et l’Organe.

Ces différents postes et obligations procédurales fournissent un cadre assez exigeant aux étudiants engagés. Ce partage de responsabilités leur permet par conséquent de prendre leur projet et mission au sérieux.

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Une expérience de vie en commun renforcée

Après ces considérations plutôt théoriques, penchons-nous sur la nature de l’engagement de ces étudiants et les avantages qu’ils retirent d’une telle expérience. Si le Kap peut exister depuis des années, l’engagement de chaque étudiant est de durée relativement courte, il peut aller d’une jusqu’à trois ou quatre années pour certains. La plupart de ces étudiants se lancent dans cette structure lorsqu’ils se sentent à l’aise dans leurs études et qu’ils ont du temps à consacrer à des activités extra-académiques. C’est pourquoi la majorité est déjà bien avancée dans le cursus académique, c’est-à-dire en début de master.

Cette expérience leur permet d’acquérir de très bonnes capacités de travail en groupe et d’organisation, ce qui est un atout indéniable qu’ils n’oublient pas de mentionner sur leur CV. Au-delà de l’aspect du projet c’est également la vie en communauté qui s’en retrouve renforcée. Contrairement aux étudiants kotteurs classiques qui ne partagent qu’un lieu de vie commun, les kapistes partagent tous les soirs un repas et s’organisent pour les tâches de la vie de tous les jours. Cette solidarité est typique de ce genre de logement dont le projet rapproche les étudiants et les amènent à vivre une réelle expérience de vie en communauté.

Difficultés pour assurer la continuité du projet

Si les avantages de la participation à ce genre de logement sont nombreux, il y a cependant certaines limites à mettre en exergue. La difficulté première est celle de la continuité du projet. En effet, la ville de Louvain-la-Neuve a la caractéristique d’être une ville de passage pour les étudiants. Ceux-ci y restent pour la plupart qu’une relativement courte partie de leur vie, le temps d’accomplir leur parcours universitaire. Les Kap’s ont donc la particularité qu’ils sont une plateforme tournante dont l’équipe se renouvelle petit à petit. L’engagement de chaque étudiant ne dure donc que quelques années, ce qui est une difficulté pour inscrire des projets dans la durée. Cependant, les membres d’un projet arrivent à s’organiser pour transmettre leur expérience et connaissances aux équipes suivantes. Bien souvent, les anciens forment les nouveaux afin que ceux-ci puissent ensuite former la prochaine équipe et ainsi de suite. Si ce procédé de transmission de savoirs se développe plutôt bien dans la plupart des Kap’s, il faut souligner que les systèmes de recrutement des nouvelles équipes présentent plusieurs limites. Ceux-ci sont en effet organisés sous forme de « souper de recrutement » où les étudiants intéressés se présentent pour rencontrer l’équipe actuelle dans une ambiance informelle et conviviale. Les membres actuels choisissent les prochains avec une liberté totale, la plupart du temps sur base d’une « bonne ou mauvaise impression », il n’y a aucune obligation de prouver la motivation ou la compétence des futurs membres. Les critères de recrutement ne sont effectivement pas définis et il n’y a pas d’exigences particulières de transparence autour de celui-ci.

De plus, les kots-à-projet ont un folklore particulier qui n’est pas du tout négligeable pour comprendre l’attirance de certains étudiants pour ces logements. La guindaille prend parfois une place très importante dans la vie en communauté et certains étudiants négligent de temps à autre le projet pour cet aspect.

Un modèle exportable ?

Malgré les limites de ce modèle, les atouts demeurent nombreux. Ces projets permettent d’enrichir son passage à l’université en l’insérant davantage dans une perspective de transmission et d’échange avec les habitants et les autres étudiants. Faire partie d’un projet qui embellit et dynamise sa ville a de nombreux aspects positifs et donne du sens à une vie en communauté. De plus, ces projets permettent à des jeunes de devenir citoyen de leur université et non de simples spectateurs ou consommateurs.

Dès lors, est-il possible d’exporter ce modèle à d’autres villes et allons plus loin, à des résidents non-étudiants ? Le modèle des Kap’s est en effet basé sur le pari que des jeunes veulent s’engager dans leur environnement par des activités extra-académiques, mais cela reste leur vie étudiante qui ne durera que quelques années et l’engament de chacun ne s’inscrit jamais sur le long terme… Des travailleurs pourraient-ils avoir le temps de s’engager dans des « habitats-projets » à côté de leur vie professionnelle, et sur un plus long terme ?

Un début de réponse est donné par la ville de Grenoble et son projet d’habitats participatifs : Les « Habiles » : habitats isérois libres et solidaires. Selon leur site internet : « … un habitat groupé, habitat participatif ou habitat groupé participatif (est) un projet collectif de logements dont les habitants s’impliquent dans la conception et la gestion. Ces habitants choisissent de mutualiser des finances, des espaces, des services, du temps… pour créer un lieu de vie adapté et pérenne. »

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Cet habitat groupé à Grenoble fait en fait partie d’un plus large réseau de logement participatif. Il en existe un peu plus d’une vingtaine en France à Lille, Paris, Strasbourg, … Ces logements sont ouverts à tous et regroupent particulièrement des familles désireuses de s’installer dans un environnement où la solidarité et le partage sont les maitres-mots. Si les membres de ces logements ne participent pas en tant que tel à des projets culturels, sportifs, événementiels, … comme à Louvain-la-Neuve, on y retrouve cependant la même volonté de mettre de l’énergie et du temps en commun pour mener à bien des projets d’intérêts collectifs.

Nous retrouvons cette même volonté avec l’ASBL Communa qui redonne vie aux logements vides à Bruxelles. En plus d’utiliser l’espace inoccupé pour créer des logements accessibles aux personnes dans le besoin, Communa revitalise le quartier par l’organisation d’activités socio-culturelle comme des ateliers de théâtre ou la mise en place de table d’hôte à prix libre. Le mode de vie de ces habitants provisoires est fondé sur l’autosuffisance, la consommation responsable et l’auto-gestion.

Nous pouvons également citer l’existence de logements intergénérationnels dans plusieurs villes étudiantes du pays. Ces logements permettent à des personnes âgées de partager leur environnement avec de plus jeunes générations qui leur apportent de l’aide dans leur vie quotidienne. L’objectif de l’association 1 toit 2 âges est de « rompre la solitude des personnes âgées et faciliter l’accès au logement pour les étudiants ».

Il existe de nombreuses possibilités de s’engager de manière citoyenne dans un logement solidaire, que ce soit en kot-à-projet, en habitat participatif ou en logement intergénérationnel, c’est la même volonté que l’on retrouve : s’approprier et créer des liens avec son environnement par les bienfaits d’un projet commun d’intérêt collectif.

Pour aller plus loin

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Valentine Foucart est étudiante en master en droit à l’UCLouvain. Engagée dans plusieurs associations sur le campus de Louvain-la-Neuve - dont des kots-à-projets - elle s’intéresse aux questions de justice sociale et à l’appropriation de la politique par des initiatives citoyennes.


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