Les monnaies locales, une réappropriation monétaire ?

Écrit le 8 Février 2019
Démocratie Économie Finance

Les monnaies complémentaires, constituées en parallèle de l’argent officiel existent depuis des temps ancestraux. Déjà présente en Égypte ancienne avec l’ostracon (dette inscrite par un scribe, mais à taux négatif), la crise de 2008 a remis au devant de la scène, cette résurgence pour motivation la réappropriation de l’économie au prise avec la finance internationale. Quels sont les enjeux, les limites et les horizons de ces singuliers écosystèmes monétaires ?

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Mais qu’est-ce qu’une monnaie complémentaire ?

Une monnaie locale complémentaire est conçue et pensée comme une monnaie parallèle mise en œuvre par et pour une communauté de citoyens pour être échangée sur un espace délimité géographiquement (quartier, ville, communauté de communes, régions) auprès d’un réseau de prestataires choisis. Certaines monnaies complémentaires utilisent des échelles de valeurs basées sur des réserves de ressources matérielles (or, pétrole, matières premières) ou immatérielles (temps, savoir-faire), c’est par exemple le cas du Sel nantais sur lequel nous reviendrons plus en détail dans la suite de l’exposé. À ce stade, il est important de souligner que ces monnaies n’ont pas à vocation de remplacer la monnaie officielle, mais d’offrir l’opportunité à ses utilisateurs et sa communauté d’ancrer leurs échanges dans une perspective citoyenne et démocratique.

Les crises financières à répétition, les contractions budgétaires ont remis ces dernières au devant de la scène. Déjà durant la grande dépression de 1929, l’Autriche possédait plusieurs monnaies parallèles qui permirent un temps à de nombreuses familles de préserver leurs emplois devant une inflation galopante et une reprise économique au point mort. Revenons à notre crise des subprimes de 2008, l’une des premières monnaies émergentes pour lutter contre l’inflation et la spéculation des voraces marchés financiers est l’Abeille. Monnaie parallèle lancée en 2010 à Villeneuve-sur-Lot, en Lot-et-Garonne, en France. Il s’agit d’une monnaie fondante, c’est-à-dire que celle-ci perd de sa valeur lorsqu’elle est immobile (-2% tous les six mois) pour éviter tout phénomène d’accumulation et de spéculation. Ces currencies qui visent à radicaliser l’économie, s’adjoignent à encourager des modes productions et de consommations plus écologiques et locaux. Dans ce sens, Le Torekes lancé dans le quartier populaire du Rabot-Blaisant à Gand en 2010, possède une charte d’engagement vise à réorienter les échanges vers des consommations respectueuses de l’environnement et des droits sociaux au sein de l’économie locale. Ainsi pour l’écrasante majorité des monnaies complémentaires, l’agréments pour les commerces à rejoindre son réseau se fait sur une base locale avec des finalités ancrées dans l’économie sociale et solidaire (ESS) et soucieuse de la transition écologique.

Tous les projet ne sont pas au même stade de maturité. Leurs réussites et développements dépendent de nombreux facteurs comme le besoin réel d’une telle monnaie dans un espace déterminé. C’est le cas avec le Valeureux qui émergea au sein de la Ceinture Aliment-Terre Liégeoise, appuyé par un large réseau militant et un tissu associatif riche et soudé. En amont, le Valeureux a aussi pu compter sur une aide logistique et financière des autorités publiques afin de pérenniser son projet. Le succès d’une monnaie locale dépendra donc de facteurs comme la confiance, l’apparition et la préservation d’une masse critique suffisante d’utilisateurs afin d’éviter l’essoufflement. Actuellement, la monnaie locale dont la masse monétaire est la plus importante est le Bristol Pound, avec 1,6 millions de livres. Elle est utilisée pour payer une partie des salaires des 850 entreprises participantes. Le maire travailliste se fait lui-même verser ses indemnités en Bristol Pound. On y voit donc une logique palliative (améliorer l’existant) mais aussi contestataire (contester les règles existantes).

Et en Belgique ?

Nous l’avons vu, les monnaies complémentaires semblent offrir un merveilleux outil de réappropriation pour les citoyens, tout en permettant de développer l’économie sociale et solidaire (ESS) et la transition écologique, mais surtout de redonner plus de visibilité aux organismes locaux et proches des citoyens. Si des pays comme l’Allemagne peuvent compter sur une dynamique de création de monnaies parallèles importantes avec une soixantaine de monnaies locales, qu’en est-il de la Belgique ?

Au plat pays, le phénomène commence aussi à prendre de l’ampleur, même si Il existe encore peu d’études d’impact permettant d’évaluer la réelle influence des monnaies complémentaires sur l’économie locale et le tissu social. À ce jour, à l’écriture de ces lignes et selon l’association Financité⁸ qui accompagne l’élaboration des monnaies locales belges; il y aurait en Belgique 11 monnaies sont déjà en circulation : l’Epi lorrain à Virton, le Val’heureux à Liège et dans sa région, les Blés à Grez-Doiceau, le Talent à Ottignies/Louvain-La-Neuve, le Voltí à Rocherfort-Ciney-Marche, le Sous-Rire à Malmédy, le Lumsou à Namur, le Ropi à Mons, SolAToi à Ath, l’Adroise en Lesse & Semois et l’Orno à Gembloux, le Yar à Tournai, le Carol’or à Charleroi, et la Zinne à Bruxelles.

Carte des monnaies locales complémentaires en Belgique francophone.

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Focus sur le Val’heureux: Une monnaie locale en pratique

Le Val’heureux est présenté comme une initiative citoyenne crée en 2011, et visant à soutenir l’économie durable et locale dans le bassin de vie liégeois. Elle fut soutenue par le réseau associatif Liège en Transition et le Réseau Financité. Ainsi pour reprendre les mots de présentation sur son site internet :

« Pour ses promoteurs, le Valeureux constitue donc une alternative à la spirale infernale d’une certaine mondialisation économique qui déstructure sans cesse les économies locales, distend les liens sociaux et détruit l’environnement, source de toute prospérité. Grâce au Valeureux, une plus grande partie de la richesse produite par les liégeois restera en circulation dans la région. Dans un contexte de développement de l’agriculture urbaine et péri-urbaine, notamment avec le projet Ceinture aliment-terre liégeoise, le Valeureux a également comme vocation de renforcer les initiatives qui entendent restaurer la souveraineté alimentaire des Liégeois en dirigeant les « mangeurs » vers les coopératives, les épiceries bio, les fermes locales et les groupes d’achats en commun. Il a également l’ambition de mettre d’autres acteurs économiques, plus conventionnels, sur le chemin de la transition ».

En pratique, la parité est fixé 1 Valeureux = 1 Euro et se décline sous la forme de bons sécurisés imprimés sur papier en coupure de 0,5 - 1 - 5 - 10 Val’heureux. Sa mise en circulation s’effectue de deux manières : d’abord via des prestataires et ensuite, via un guichet mandaté par l’asbl « Le Valeureux ». Son réseau de commerçants comporte plus d’une centaine d’organismes aussi variés que des petites commerce alimentaires comme des chocolateries ou des boulangeries, ou culturel comme un centre dédié à la jeunesse et de quartier (La Bicoque) ou des librairies, mais encore des enseignes plus insolites pour le monde des monnaie locale comme une bijouterie (L. Malherbe) qui propose des bijoux précieux, artisanaux et 100 pourcents liégeois !

Tout ce petit monde s’engage à respecter une charte et des engagements qui en découlent comme la promotion du Val’heureux et les valeurs éthiques qu’il défend, le respect de l’environnement, la favorisation des circuits courts et les productions locales ou encore garantir une rémunération et des conditions de travail décentes pour tous les travailleurs. Comme expliqué plus tôt dans cet article, la Val’heureux se pose comme un outil concret pour pallier aux besoins d’un bassin économique liégeois de plus en plus ancré dans une logique du dépassement du cadre purement capitaliste et mercantile. L’instauration d’un cercle vertueux semble s’installer où l’innovation sociale des monnaies locales agrippent de plus en plus de commerces vers ses différentes valeurs en permettant à ceux déjà existants de mettre en valeur leur activité, via une consommation active des citoyens.

Si certaines monnaies locales complémentaires belges semblent bien s’implanter comme le Val’heureux, nous avons vu que la réussite d’une telle entreprise dépendait de nombreux critères comme le fait de posséder un réseau militant et associatif solide, mais aussi le terreau économique nécessaire et sensible aux thématiques du développement écologique et de l’économie sociale et solidaire. Ce qui ne fut malheureusement pas le cas, avec le malheureux Eco Iris lancé en 2012 par Bruxelles Environnement et la ministre Evelyne Huytebroeck (Ecolo) par manque de soutien d’une base militante et associative. À l’instar d’autres processus issus de la démocratie participative et directe, le choix du design participatif est primordial et doit permettre aux citoyens de pouvoir s’approprier le processus. Dans cette logique, l’expertise et la puissance publique viendrait plus comme soutien et un coordinateur de dernier ressort sur les questions de faisabilité ou d’études d’impact et non pas comme acteur s’appropriant tous les leviers de décisions. Enfin, ces monnaies parallèle luttent-elles réellement pour une meilleure justice sociale et climatique ou demeurent-elles marginales, comprises plus comme un nouveau gadget de bobos ? Rien de moins sûr…

Pour aller plus loin

Article écrit par Thibault Koten

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