La figure du désobéissant

Écrit le 27 Septembre 2019
Démocratie Désobéissance Civile

Formule reprise du sociologue Georg Simmel et de son analyse de la perception de l’étranger au sein de la cité. La figure du désobéissant est bien connue du grand public, et ce via les choux gras des masses médias. Pourfendeur des injustices et des opprimés pour les uns, héraut de l’embrasement et annonciateur de l’anarchisme pour les autres. Au-delà des fantasmes, que se dévoile-t-il lorsque le masque tombe ?

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La désobéissance civile, une lutte comme les autres ?

La désobéissance civile comme instrument de lutte collective vit le jour il y a plus de 100 ans en Afrique du Sud. À cette époque-là, un projet de loi va viser les ressortissants indiens en les obligeant à porter en permanence un certificat d’identité sous peine de subir les rafles et la déportation, ou encore de perquisition à domicile. Contre ces politiques impériales, le 11 septembre 1906, un jeune avocat indien ayant effectué ses études en Angleterre arrangera plusieurs milliers des siens au théâtre de Johannesburg, leurs faisant promettre de ne jamais se soumettre à ces lois scélérates. Gandhi leur fera aussi promettre de suivre la voie de la non-violence, ainsi la première grande manifestation de désobéissance civile vit le jour. Des manifestations des suffragettes, en passant par le le mouvement des droits civiques de Martin Luther King, et arrivant aujourd’hui aux marches climatiques d’Extinction Rébellion, la non-violence restera la pierre angulaire des désobéissants.

Les désobéissants s’inscrivent donc dans la cessation des luttes passées, où les rapports de force et la violence constituaient un moyen parmi d’autres de conquêtes de droits sociaux et civiques. Ce dernier ne vise pas à proprement parler de renverser un système, mais d’y juguler les règles qu’il juge iniques aux principes du respect des droits de l’homme ou de la démocratie. Si les corps à l’instar des grandes grèves et insurrections du siècle passé sont encore déployés, la finalité n’est plus la même. En effet, le désobéissant sait que le rapport de force lui est défavorable et que tout usage de la force lui serait défavorable. Les logiques de lutte vont donc être différentes, la finalité sera de dénoncer une loi ou une règle, en poussant l’État dans ses contradictions, le poussant à illégitimement utiliser sa force légitime. Les méthodes vont être nombreuses et multiformes, en passant par l’ancestrale objection de conscience, à des méthodes de non-coopération ou encore dans certains cas à de l’obstruction civile.

Nous l’avons vu dans l’article « La désobéissance civile : une autre voie pour l’action » qu’il est peu aisé de donner une définition unique et univoque de la définition de désobéissance civile. Cependant, il est possible de dégager quelques principes directeurs comme l’exposition à une infraction qu’elle soit intentionnelle, un acte public et revendiqué, elle a pour la majorité du temps a vocation d’être collective, et pacifique. Ces divers moyens s’ancrent dans une démarche de contestation et de modification de la règle jugée injuste. Si l’horizon semble clair, la désobéissance civile dans sa mise en application est plus sujette à discussion; démarche individuelle ou collective ? légale ou illégale ? Pacifique, oui mais aux yeux de toutes et tous ?

La figure du désobéissant

Les logiques de la non-violence, de l’éloignement de la confrontation directe font que le profil du désobéissant s’écarte de celui du révolutionnaire du 19ième et 20ième siècles. Il apparaît que les désobéissants, en tout cas ceux qui forment leur avant-garde, c’est-à-dire les militants les plus exposés à la répression sont majoritairement des jeunes hommes, ayant été sensibilisés depuis leur jeunesse. En effet, et à l’instar des premiers activistes antinucléaire, les primo militants ou les publics plus fragiles occupent un rôle de logistique et de soutien à ces derniers. Par exemple, par le tractage, la collecte de signatures ou l’alerte de l’opinion publique. Un second trait de caractère des désobéissants est l’importance significative de leur capital scolaire, plus élevé en moyenne que les grandes luttes ouvrières de jadis. Cet élément est d’autant plus vrai que ces derniers sont sensibilisés d’autant plus dans leurs milieux respectifs (souvent issus de l’enseignement supérieurs) aux causes altermondialistes. Il y aurait aussi un sentiment parmi ces derniers de déclassement et de perte de sens dans la société, un non-accomplissement de leurs aspirations et de leur capital scolaire amassé.

Si la figure du désobéissant type semble se dessiner, comme un jeune mâle détenant un capital scolaire élevé, il ne s’agit pas du seul archétype. Pour les plus âgés, l’engagement s’il est souvent moins virulent et exposé au risque, trouve aussi son origine d’une implication sociale héritée de leurs socialisations religieuses. Socialisation religieuse encore bien présente dans de nombreuses institutions scolaires et de groupement de jeunesse, créant de ce fait des prédispositions à la solidarité. Pour ce second groupe d’individus, la nécessité à devoir entreprendre la désobéissance, lorsque le contexte l’exige, trouve plutôt son fondement dans le for intérieur des intéressés. On parlera dans ce cas plutôt d’une objection de conscience, pendante à l’effectivité d’une liberté d’expression s’inscrivant dans des principes supérieurs.

La désobéissance civile une origine individuelle ?

La justice militaire a prétendu juger la conscience d'un objecteur à l'armée lors d'un procès intenté contre lui pour refus de servir le Jeudi 18 avril 1991 à 08h00 au Château de Rolle.

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L’objection de conscience est une attitude individuelle de refus d’accomplir certains actes requis par une autorité lorsqu’ils sont jugés en contradiction avec des convictions intimes de nature religieuse, philosophique, politique ou sentimentale. Il s’agit d’une entreprise mûrement réfléchie. Une telle objection, mûrement réfléchie ou plus spontanée, exprime une difficulté de se conformer à une situation, voire un reproche ou une accusation, et peut être un acte illégal occasionnant des poursuites et des châtiments pénaux.

L’objection de conscience prit son essor par les réfractaires à l’enrôlement et le service militaire. Louis Lecoin (1888-1971), proche des milieux libertaires va ancrer son action politique par le refus virulent à la guerre. Il sera souvent condamné entre 1912 et 1945 pour sabotage à la mobilisation et par ce refus catégorique de participer à toute action militaire à de la prison ferme. Pourtant ces efforts à la sortie de la seconde guerre mondiale vont porter ces fruits, après avoir fondé une association de « secours pour les objecteurs de conscience », le chemin législatif vers la matérialisation législative va être tracé. En 1963, après une grève de la faim de Lecoin à 72 ans, le premier projet de loi fut déposé, créant en principe le statut d’objecteur de conscience, et ce même si la législation demeure extrêmement restrictive (demande au préalable, réorientation vers un service d’intérêt général). De plus, même si le service militaire n’est plus applicable, la question de la codification renvoie une unification périlleuse d’une action par essence d’origine individuelle, rendant de facto, une impossibilité d’une construction unitaire des militants.

Pouvons-nous comparer l’objection de conscience contre les OGM à celle portant sur la volonté de ne pas payer ses impôts à l’État, ou encore à celle de certains maires de ne pas officialiser certains mariages sexuels ? Rien de moins sûr, le problème semble insoluble, à celui de la volonté individuelle et subjective. La désobéissance civile est-elle condamnée à rester à ces arrimages individuels, ou la convergence des luttes reste elle encore possible ?

La difficile conception d’un maillage homogène

Autant le dire tout de suite l’exploration des champs propres aux désobéissants reste ardue, mais certains éléments peuvent se dégager. Tout d’abord, nous l’avons vu que les profils types peuvent varier selon le degré d’implication et les risques que sont prêts à soutenir les militants. Que cela soit les actions à risque comme l’obstruction ou la destruction des jeunes activistes ou encore l’aide et le support de militants moins aguerris ou désirants ne pas s’impliquer de manière radicale dans les luttes.

Cette distribution des rôles a pour but de toucher le plus grand public possible que cela soit par les médias traditionnels ou de plus en plus alternatifs. Ainsi, par exemple, la mondialement connue association Greenpeace fit son entrée fracassante dans la sphère publique, en grande partie à la suite de la médiatisation de leurs actions dans les années 60 et 70. Les quakers pacifiques de l’époque furent parmi les premiers à comprendre l’importance de l’image sur le public. Ainsi, en filmant et en documentant leurs actions “coup de poing” contre les campagnes d’essais nucléaires à Amchitka, en Alaska, Greenpeace ouvrira la voie du modus operandi d’un bon nombre d’activistes d’hier et d’aujourd’hui à travers le monde.

Si la médiatisation grandissante des différentes mobilisations et enjeux demeurent la clé de voûte des désobéissants, la lutte judiciaire comme alerte et stigmate d’une société ne répondant plus à la défense de l’intérêt général, fait également des procès médiatique une arme redoutable. On a encore pu le voir récemment au procès des décrocheurs des portraits de Macron pour le souligner la non-action du gouvernement français en matière d’urgence climatique.

Ainsi, si une structure claire des champs de la désobéissance civile reste floue sur ces contours, nous constatons que cela ne veut pas dire pas que ces derniers ne contiennent pas en leur sein certains principes organisationnels comme une certaines répartitions des tâches, une recherche du relais médiatique ou encore l’aide externe d’autres corps de métier comme les avocats et certains intellectuels et chercheurs engagés. De plus, si des associations comme la Ligue des droits humains ou la confédération paysanne ne revendique pas la désobéissance civile dans leur panel d’actions, elles agiront bien souvent selon leurs missions et leurs intérêts dans la défense, la logistique et le soutien des activistes plus tournés vers l’action directe.

La question de la violence

Action coup de poing des faucheurs volontaires des OGM

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Si la désobéissance demeure intrinsèquement liée à la non-violence, souvent les pratiques les plus modérées comme les défilés, manifestation, discours publics, prise de position, actes publics à valeur symbolique, réunion de protestations ne suffisent pas aux yeux des activistes. Dès lors, l’obstruction civile apparaît comme un recours possible à l’immobilisme.

Elle désigne des formes d’actions qui consistent non plus seulement à refuser de coopérer, mais aussi à faire obstacle aux projets de l’adversaire et au fonctionnement de son système. Elle permet de retarder la réalisation de certains projets, voire à leur ôter tout intérêt. Greenpeace recourt à l’obstruction civile en bloquant des trains comportant des déchets radioactifs.

Définition d’une ZAD et des zadistes sur le site de la Toupie

ZAD est le slogan, le label, utilisé par des militants ou activistes qui s’opposent à la réalisation de projets considérés comme inutiles, dangereux, coûteux, nuisibles à l’environnement, etc. L’objectif est de paralyser les projets en organisant des foyers de résistance avec une occupation physique des sites de travaux.

Les zadistes sont les personnes engagées dans une ZAD et qui l’occupent. Leur fonctionnement est horizontal, sans porte-parole. Autonomes, ils peuvent s’installer dans la durée sur un site ou circuler d’un site à un autre, en fonction des besoins. Les zadistes militent en parallèle aux associations classiques de luttes contre les projets qui mènent un travail classique de contre-expertise, de recours judiciaires, qui montent des dossiers.

Un autre cas célèbre est celui du collectif des faucheurs volontaires. Né en 1998, à Nérac, en Lot-et-Garonne: des femmes et des hommes se regroupent et procèdent à la destruction d’un stock de semences transgéniques placé dans un laboratoire du groupe agroalimentaire mondial Novartis. Ces militants sont coordonnés par le syndicalisme paysan (la Confédération paysanne) et de l’écologie (quelques Verts et d’autres militants écologistes qui agissent en réseau pour dénoncer l’utilisation des sememences trangéniques). Si leur action se revendique non violente, elle l’est bien au point de vue de la loi. En effet, l’arrachage à main nue des plants transgéniques, au-delà d’être une action illégale, elle est aussi violente (s’attaquant à la propriété privée). Cette violence vis-à-vis de la propriété privée se retrouve aussi au sein des zones à défendre (ZAD) comme ce fut le cas avec la montée d’une ZAD par les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest, ainsi occupant illégalement des portions de territoire dans la région et se confrontant directement avec les forces de l’ordre, comme l’illustre le triste exemple de la mort du militant Rémi Fraisse.

La lutte, un horizon indépassable ?

La figure du désobéissant changea à travers les époques, trouvant ses origines dans la non-coopération et l’objection de conscience contre les impôts et la guerre, elle s’ancre plus depuis les années 70 dans un activisme plus virulent, organisé et collectif. Les grands mouvements de désobéissance contemporains comme Extinction Rébellion, à l’instar des quakers de Greenpeace ont aussi compris l’importance des nouvelles technologies de la communication pour véhiculer au mieux leurs causes dans l’opinion publique.

Les registres d’action ont aussi muté pour mieux correspondre à notre époque, procès médiatique, action coup de poing ou encore utilisation d’internet et du hacktivisme. La geek culture sera aussi utilisée aussi dans les mobilisations comme dans la campagne STOP TTIP ou encore la Samba qui allie fête, danse, expression artistique et mobilisation déployée par le collectif Vamos (Vers une mondialisation des solidarités). Enfin, l’interconnectivité de notre époque a permis aussi l’émergence d’organisme pouvant directement aider et financer des actions de lutte comme en Belgique avec la fondation à l’éponyme de l’anarchiste français Marius Jacob. Une chose est sûre, si la désobéissance civile demeure un champ peu connu du public, il en demeure qu’elle reste un registre d’action comme un autre, où les acteurs tentent de renverser un rapport de forces leur étant défavorable. S’il est impossible de déterminer les mutations de leur panel d’action, il est certain que les enjeux sociaux, environnementaux et démocratiques verront naître des nouvelles actions désobéissantes.

Pour aller plus loin

Livre sur la figure du désobéissant

Objecteur de conscience d’hier et d’aujourd’hui

Champ de la désobéissance civile

Obstruction civile d’hier et d’aujourd’hui

Financement de la désobéissance civile et des luttes

Politologue de formation, et juriste en formation, Thibault s'intéresse à toutes les questions traitant de la démocratie au sens large. La révolution citoyenne lui semble l’impératif maître pour répondre aux enjeux de notre époque.