Ensemble #7: Cristallisation de la prostitution à l'ère du COVID-19

Écrit le 25 avril 2020
Ensemble

Il faut dire qu’en dehors des périodes d’emballement médiatique épisodiques, par exemple lors du démantèlement spectaculaire d’un réseau de prostitution nigérien employant de nombreuses mineurs dans le quartier rouge de saint Josse en 2018, ou lors de la publicité ostentatoire de richmeetbeautiful sur le campus de l’Université Libre de Bruxelles en 2017, les masses médias restent silencieuses quant à la situation de la prostitution en Belgique. Pourtant, à l’heure du COVID-19, et d’une solidarité affichée des plus précaires qu’en est-il des travailleurs-euses du sexe ?

COVID-19, cristallisation et amplificateur des logiques prostitutionnelles

Il est vrai que personne ne se lève le matin en disant « aujourd’hui et pour les 20 à 30 prochaines années je vendrais mon corps au plus offrant ». Pourtant, l’existence du système prostitutionnel, explique Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, « est due à nos représentations sociales, profondément inégalitaires, qui autorisent les hommes à s’approprier le corps des femmes quand ils en ressentent le besoin ». Dans notre société, l’imaginaire voudrait que les pulsions sexuelles et le désir soient différents selon qu’on soit de sexe féminin ou masculin. Certains continuent même à dénier le désir des femmes. Tandis que les hommes auraient des besoins irrépressibles dont leur satisfaction serait une nécessité sociale, sinon gare au viol.

Parallèlement, les clients sont quasiment tous des hommes, car même la prostitution masculine (entre 10% et 20 %) reste destinée à une clientèle masculine. De plus selon le rapport de l’OCRTEH¹ en 2010, plus de 90 % des personnes prostituées de rue ne sont pas d’origine française. Le constat est sensiblement le même en Belgique. Un grand nombre d’entre elles doivent rembourser des dettes auprès des réseaux et autres passeurs. On est loin du mythe de la prostituée libre et consentante. En vérité, la prostitution renvoie à des logiques sexistes, de misogynie, et postcoloniales. À cette terrible trame de fond, vient s’adjoindre à la banalisation d’une nouvelle forme de prostitution, celle de la nécessité alimentaire. Comme le démontre l’ouvrage « Prostitués alimentaires » d’Alessandra d’Angelo, le phénomène touche aussi des publics qu’on pensait à l’abri, comme les mères au foyer des étudiant.es de plus en plus nombreu.ses à vendre leur corps pour payer leurs études. Crise de 2008 oblige, l’explosion de la prostitution, et en particulier dans les pays les plus touchés par les politiques d’austérité ont vu l’émergence d’une prostitution de survie, où des témoignages de passe au prix d’un sandwich sont devenus réalité.

La crise sanitaire actuelle ne déroge pas à l’élargissement de la prostitution et de sa précarité. Ainsi, comme l’indique l’UTSOPI², la crise du COVID-19 a créé des situations difficiles pour les prostitués, nombreuses d’entre elles n’ont plus aucun revenu et celles qui poursuivent leurs activités se voient exposées à tous les risques que cela annonce.

De plus, comme nous l’avions déjà énoncé dans l’article « Ensemble #6: Tous (in)égaux face au télétravail ? », le précariat et les métiers difficiles comme les caissières ou les auxilaires de vie sont largement plus touchés par les risques de contamination, il en va de la double peine pour les travailleur(euse)s du sexe qui bien souvent ne sont pas comprises dans le monde du travail et des aides d’État allouées par exemple pour le chômage technique. De plus, nombre d’entre elles ne parlent pas de leur situation à leur famille, et à leur propriétaire, rendant juste cette situation intenable… En effet, la plupart des personnes exerçant du sexe tarifé ne sont pas déclarées, et sont inscrites sur les plateformes et les agences sous une fausse identité, ne rentrant donc pas dans les critères d’aide aux indépendants. Enfin comme le souligne l’excellent article « Covid-19 et confinement: Quelles conséquences pour les prostitué.e.s ? » de Natalia Hirtz dans le dernier numéro du Gresea, on ne sait pas ce qu’il advient des prostituées en situation irrégulière: transfert vers des pays au confinement plus souple comme les Pays-Bas, séquestrations à domicile ? Le sort de ces invisibles demeure des plus sombres.

Distanciation et télétravail

On l’imagine que même si le COVID-19 ne s’attrape pas stricto sensu sexuellement, les risques de transmission restent démesurés, que cela soit par voie aérienne (gouttelettes projetées lors d’une toux ou d’un éternuement) ou par contact (si une personne porteuse du virus éternue dans ses mains et touche la barre de métro par exemple). La distanciation sociale de rigueur dans les autres secteurs d’activités ne pouvant décemment pas s’appliquer au champ de la prostitution. Alors quelles solutions demeurent ? Est-il possible comme pour d’autres secteurs de passer au télétravail ? Cela semble le cas, comme le rapporte les médias, l’activité des camgirl aurait explosé depuis le confinement. Cette prostitution 2.0 pourrait-elle être une porte de sortie temporaire pour les travailleur(se)s du sexe ? Liberté de pouvoir exercer chez soi, de manière libre et confortable ? Rien n’est moins sûr, comme le souligne la fondation Scelles qui œuvre contre l’exploitation sexuelle dans son rapport « Camgirl entre mythe d’une pornographie indépendante et dystopie technologique », la réalité est loin d’être aussi rose qu’elle ne paraît.

Source

En effet, l’hyper concurrence accentuée encore par la crise actuelle oblige les camgirl à se conformer aux désirs des visiteurs de sa showroom, devant souvent passer rapidement de l’exhibitionnisme à une phase phallocentrique. De plus, la plupart des camgirl travaillent dans des centres et des entreprises alloués à ce type de service, où sévissent les pires dérives du capitalisme, horaire à rallonge de plus de 8h par jour, et de nuit pour toucher le plus gros marché américain, incitation à la performance et au dépassement de soi via des procédures de benchmarking internes (comparaison et affichage des performances aux yeux de tous et toutes), et bien sûr poids de la commission des showrooms pouvant s’élever à plus de 50 pourcents de leur prestation. Enfin, la webcam n’est pas accessible à toutes et tous. Notamment, aux femmes confinées avec leur enfant dans un habitat exigu n’ayant pas un accès internet haut débit. Et tout cela sans parler, des risques de revenge porn³, et d’outing qui ont explosé durant le confinement.

Indispensable solidarité en attendant une sortie de la nasse

Comme le demande l’UTSOPI, la reconnaissance du travail sexuel passe par le pouvoir fédéral, ce qui permettrait une reconnaissance sociale et juridique des travailleuses du sexe, mais aussi le droit à se syndiquer, le droit à la sécurité, le droit d’exercer leur travail, ou encore le droit de se constituer en coopérative de métier. Dans ce sens, un exemple à suivre serait la coopérative Sealeer, onze femmes d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années, venues d’Espagne, d’Italie ou de pays de l’Est, se sont enregistrées auprès des autorités locales. Cette coopérative a pour finalité d’offrir une couverture légale, leurs permettant de déclarer leurs revenus et payer des impôts, ce qui leur ouvrent les droits à la santé publique, à la retraite et à d’autres avantage sociaux.

Des associations de santé, des organisations du secteur et des personnalités visibles d’Instagram ont aussi décidé de monter des cagnottes participatives en ligne, pour soutenir les travailleurs et travailleuses du sexe et d’autres précaires : c’est le cas de « tapotepute », ou de « Cabéria ». Ce type de cagnotte sont importantes pour pallier les insuffisances de l’Etat qui n’est plus capable de protéger ses citoyens les plus précaires comme les étudiant(e)s, les allocataires d’aide sociale, les mères isolées, qui seront toujours condamnés de vendre leur corps afin de survivre.

Pour aller plus loin


¹ Office central pour la répression de la traite des êtres humains

² Union des travailleurs du sexe organisé pour l’indépendance

³ Image(s) érotique(s) ou pornographique(s) diffusée(s) sans le consentement d’au moins un participant dans le but de l’humilier.

⁴ La technique du outing consiste à révéler contre son gré l’homosexualité d’une personne

Article écrit par T.K.

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